Le lendemain matin, je me retrouvais à l’université pour la première fois de ma vie en tant
qu’élève. Le sentiment de fierté qui s’était installé en moi au moment où j’étais entré dans le bâtiment s’était accru lorsque j’avais reçu l’horaire de mes cours. Je n’en revenais tout
simplement pas d’avoir été accepté après tout ce temps à en avoir rêvé. Suite à mes échecs, même mes amis les plus proches m’avaient conseillé d’abandonner ou de tenter ma chance ailleurs.
J’avais envie de me présenter devant eux et de les narguer avec ma grille de cours, mais bon à un âge tel que le mien, ça aurait mal paru.
Mon premier cours se déroulait dans une salle assez grande se situant dans l’aile gauche du
bâtiment. Il visait à perfectionner mon japonais à l’écrit. Plusieurs élèves étaient déjà installés dans la salle, sortant leur cahier de notes ou bavardant avec d’autres. Je m’assis à une chaise
dans un coin où il y avait moins de monde et attendit patiemment que le cours débute. J’étais un peu mal à l’aise parmi tout ce beau monde. Ils avaient déjà commencé à me remarquer et à me
dévisager (dur de faire autrement avec la tronche que j’avais).
C’est à ce moment qu’une main vint me serrer l’épaule pour me secouer comme un prunier. Je me retournais vivement, cherchant à connaître le visage du crétin qui m’avait secoué aussi fort. Je
tombais sur un Japonais de taille moyenne dont les cheveux avaient été teints d’une couleur cuivrée et qui avait un sourire rayonnant qui laissait apparaître une belle rangée de dents
blanches.
« Eh ! Si c’est pas mon bon vieux pote Naoaki ! » s’exclama-t-il
Je haussais les épaules en fronçant les sourcils. Ce type à l’énergie débordante ne me disait strictement rien et pourtant, il n’avait pas le genre de visage qu’on oubliait. Non pas qu’il soit
d’une beauté époustouflante, loin de là. Seulement, il avait des expressions faciles très … expressives. Mon interlocuteur sembla vexé que je ne le reconnaisse pas.
« Bah alors, tu te rappelles pas de moi ?
- Nah, désolé.
- On était au collège ensemble !
- …
- On trainait toujours ensemble avant ! Toi, moi et Teruko Takeshi ! »
Paf ! Et la lumière fût ! Mes années de collège ! Et les trois mousquetaires que nous étions : moi, Teruko Takeshi et Kiyoshi Okada ! Nous avions fait les quatre-cent coups à l’époque, réprimés
par les parents de mes camarades et ovationnés par les miens. On était les trois abrutis qui avaient fait exploser une bombe puante dans la classe de français et qui avaient lancé une alerte à la
bombe un matin pour ne pas avoir à faire l’examen de science. Teruko était la seule fille du groupe, une petite peste aguicheuse qui avait été la petite amie de Kiyoshi pendant un bon bout de
temps. Et Kiyoshi avait été un peu comme mon meilleur ami à l’époque. J’avais eu du mal à le reconnaître avec les années qui avaient passé et la couleur de ses cheveux.
« Kiyoshi Okada ! m’exclamais-je. T’as tellement changé depuis le temps !
- Pas toi, le latino. Je t’ai repéré à des kilomètres ! Bon sang, c’est fou de se retrouver ici quand même !
- Je me doutais pas que tu ferais littérature toi qui détestait tellement ça au collège.
- Bah tu sais, j’ai essayé science et philo; et j’ai pas du tout aimé. Peut-être que ce sera différent pour littérature …
- Je te le souhaite, tu fais perdre de l’argent à tes parents avec tous tes changements, dis-je en ricanant.
- Déconne pas, c’est moi qui paye mes études. Mes vieux auraient jamais fait ça pour moi. Parlant de parents, ils vont bien les tiens ? Ils étaient cools à l’époque.
- Bah … ils le sont toujours. Et les tiens ? Toujours aussi tarés ?
- M’en parle pas, c’est de pire en pire ! Ils organisent trois à quatre miaï par semaine alors que ça m’intéresse franchement pas. Moi j’ai trouvé la femme de ma vie.
- Ah bon ?
- Bah oui … Teruko Takeshi … On était toujours en contact elle et moi après le collège. Sauf que son mariage est prévu pour dans trois mois. Alors tu vois, il va falloir que je me bouge si je
veux la reconquérir avant la cérémonie.
- Bonne chance … t’en as besoin !
- Merci. Si tu veux, on ira la voir un jour. Elle travaille comme serveuse à un café de Shibuya.
- Je suis pas contre. Ça va me faire du bien de la revoir. »
Kiyoshi s’installa à côté de moi en voyant un vieil instituteur arriver dans la classe puis aller devant le tableau pour débuter son cours. Je sortis mon cahier de notes ainsi qu’un stylo et
posais le tout sur la table devant moi. Mon ancien camarade fit de même.
Pour une fois, j’accordais toute mon attention et mon sérieux aux paroles du vieil homme, lancées d’un ton monocorde. Pendant la première demi-heure du cours, je remplis trois pages de notes
recto-verso. Kiyoshi ne se gênait pas pour copier mes notes, les siennes étaient beaucoup plus maigres. C’était la première fois qu’un tel truc m’arrivait. Habituellement, c’était moi qui copiais
les notes des autres.
Au bout d’un moment, la porte de la classe s’ouvrit sans délicatesse sur un jeune homme.
Quelques regards se tournèrent vers lui et l’instituteur, interrompu par le bruit, jeta un regard perplexe au nouvel arrivant. Finissant ma phrase sur mon cahier de notes, je me tournais vers
l’arrivant en question qui allait tranquillement s’asseoir sur une chaise un peu plus loin de la mienne.
Mes yeux s’étaient arrêtés sur lui ... et ne s’en étaient pas décrochés. Bon sang ! Ce mec … il avait quelque chose … quelque chose de franchement attractif. Je n’aurais pas su dire exactement ce
que c’était d’ailleurs. Son regard était froid et ses traits, impassibles. Il ne semblait même pas désolé d’être arrivé en retard à son premier jour. Il était assis, les bras croisés, attendant
patiemment que les gens cessent de le regarder comme un intrus et que l’enseignant continue son cours. Mon regard à moi était littéralement scotché, impossible de le détacher avant d’avoir tous
les détails de son apparence ancrés parfaitement dans ma mémoire. Il avait de grands yeux noirs, semblables à des obsidiennes, fendus en amandes. Ses cheveux étaient de même couleur, mi-longs. Et
sa peau d’albâtre … plus blanche encore que celle des asiatiques qui l’entouraient. Il était … fascinant, vraiment fascinant. Et je ne savais pas ce qui empêchait mes foutus yeux de se détourner.
Il avait pourtant une expression glaciale … à en donner froid dans le dos.
« Psst ! Naoaki ! Reviens sur Terre, mec ! J’ai besoin de tes notes ! »
Je sursautais et me retournais vivement vers Kiyoshi. Perdu dans ma contemplation, je n’avais même pas remarqué que le prof avait repris son cours. Je repris mon stylo en main et redonnais à
nouveau mon attention aux paroles du vieux … sans toutefois pouvoir m’empêcher de jeter des regards furtifs au nouveau. Arf ! C’est dans ce genre de moment qu’on voudrait avoir ce foutu élastique
de caoutchouc pour le tirer et le laisser claquer son poignet. Il ne fallait pas que je sois attiré par un mec d’ici. C’était hors de question ! Primo parce que j’en perdais toute ma
concentration. Secundo parce que c’était une cause perdue.
Deux heures plus tard, à la fin du cours, je n’avais remplie que trois autres pages de notes de cours tant mon temps avait été gaspillé à regarder ce mec …
Kiyoshi et moi sortîmes de la classe pour aller bavarder plus loin. Le prochain cours était dans
une vingtaine de minutes. Je tentais de me retenir pour ne pas parler du mec qui était arrivé en plein milieu du cours, sans succès. Ma curiosité allait finir par me tuer.
« Dis … euh … le type qui est arrivé au beau milieu du cours … Tu le connais ?
- Et comment que je le connais ! s’exclama Kiyoshi. C’est Haru Sekisawa. Y a pas longtemps, il allait au même lycée que mon petit frère. Aujourd’hui, il doit avoir pas loin de dix-huit ans. C’est
un surdoué, quelque chose comme ça.
- Ah super … Tu veux bien me le présenter ?
- Pourquoi ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
- Bah … parce que … il est arrivé en retard, il a manqué une bonne partie du cours … je pourrais lui passer mes notes.
- Je me souvenais pas que t’avais un cœur aussi grand. Mais bon, si tu veux. »
Kiyoshi m’entraîna vers l’extérieur de l’université tandis que ma tête délurait gravement en
répétant sans cesse son prénom … Haru. Haru. Haru. Ça voulait dire printemps. Ça donnait si bien. Haru. Haru … Merde, un mur ! Je l’évitais de justesse et ma tête continua de se repasser les
images qu’elle avait eues de lui … Haru. C’était beau comme prénom. N’empêche, je me rendais que j’étais en train d’avoir le béguin pour un type vraiment bizarre à qui je n’avais jamais parlé et
que j’avais à peine vu quelques heures. C’était quoi ce truc ? Un remake pourri de Cendrillon ? Nah, il fallait que je me calme.
Haru Sekisawa était assis sur un banc, dehors de l’établissement, la capuche de sa veste noire sur la tête et les écouteurs de son MP3 dans les oreilles. Il regardait au loin, l’air toujours
aussi glacial mais un peu plus apaisé qu’en classe (je devais avoir des yeux bioniques pour remarquer un détail aussi insignifiant). Kiyoshi s’avança vers lui avec un grand sourire.
« Salut Haru ! » s’écria-t-il.
Haru ôta son écouteur gauche et éleva son visage vers Kiyoshi, toujours impassible. Il fronça les sourcils de manière désabusée. Lui non plus ne semblait pas vraiment le
reconnaître.
« Le grand frère de Masaru Okada, marmonna-t-il, énervé qu’on ne le replace pas.
- Ah … salut, répondit Haru d’un ton blasé.
- Mon pote voulait te passer ses notes vu que t’as manqué une bonne partie du cours, dit Kiyoshi en se tournant vers moi.
- Non merci, répondit Haru.
- Ça … ça pourrait t’ … t’aider, balbutiais-je.
- Non.
- Ah … d’accord. » dis-je en baissant les yeux.
Haru remit en place son écouteur, éleva le volume de sa musique et regarda plus loin. Ça devait être sa manière à lui de nous dire qu’on était lourds et qu’on pouvait dégager maintenant. Kiyoshi
me tira par le bras pour m’entraîner plus loin. Je le suivais comme un pantin désarticulé, ma tête délurant toujours sur son prénom et le ton de sa voix maintenant. N’importe quel mec normal
aurait décroché après un tel dialogue.
Kiyoshi me mena jusqu’à notre prochaine salle de classe.
« Non mais quel con, ce mec ! explosa-t-il. Il se prend pour qui au juste ?!
- Ouais, je sais, répondis-je de manière peu convaincante.
- La manière qu’il a eu de te répondre … Arf ! Si j’étais pas adulte, je lui aurais fait faire une belle rencontre avec mon poing droit !
- Tu y vas un peu fort quand même …
- Pas du tout ! Des mecs comme ça, ça m’exaspère ! »
Moi … ça ne m’exaspérait pas. En temps normal, ça m’aurait mis hors de moi. Mais là … Là c’était
Haru qui nous traitait de haut, qui nous recevait comme des chiens au milieu d’une allée de bowling et qui nous parlait de manière tellement blasé. Et ça faisait toute la différence. Je ne
croyais pas au coup de foudre. C’était trop Walt Disney comme scénario. Mais comment voulez-vous tenir de pareils discours devant le fait accompli ? C’était un peu comme si on mettait un Athée
devant Dieu. Comment voulez-vous qu’il continue de nier son existence ? Dans ma tête, j’étais à zéro virgule cinq pourcent en train de me dire qu’il fallait que je me l’enlève de la tête et à
quatre-vingt-dix-neuf point cinq pourcent en train de délurer sur la sonorité de son prénom et la beauté de son visage. Inutile de vous dire quelle partie de ma tête l’a emporté. D’ailleurs,
quand j’y pensais (un instant de lucidité au milieu de mes : ‘’Haru, Haru, Haru’’), je me disais que je devais être franchement très dérangé pour être attiré par un mec aussi hautain et peu
bavard.
Pendant le reste de l’après-midi, mon cahier de notes fut rempli de manière peu concentrée, notant à peine les grandes lignes du cours. Un peu plus et j’écrivais : ‘’Haru, Haru, Haru’’ sur toutes
les lignes. C’était vraiment pas évident d’écrire ce que l’enseignant disait et de tenter de taire mes pensées d’amoureux transi.
Par la suite, Kiyoshi rentra chez lui tandis que je restais un peu dans le coin, histoire de
mieux connaître les lieux. Je tombais sur la bibliothèque et la cafétéria, rien qui ne me retienne vraiment. Je fis le grand tour pour n’apercevoir autrement que des salles pleines d’étudiants ou
des salles aussi vides que des villages fantôme. Je revins donc sur mes pas, sur les trois salles de classe qui nous avaient servi aujourd’hui. Je visualisais ma place, celle de Kiyoshi … puis
évidemment celle d’Haru. Il était mignon quand il suivait un cours. Je ne l’avais jamais vu prendre de notes mais il laissait son cahier ouvert devant lui en mâchouillant le bout de son stylo
…
Quelque chose retint mon attention au milieu de mes pensées débiles sur la manière dont il agissait en cours. Près de la chaise qu’il avait occupée, il y avait une sorte de paquet. L’obscurité
dans laquelle la classe était plongée m’empêchait de voir exactement ce que c’était. Je me faufilais rapidement dans la classe, m’emparait du paquet en question et en sortais, comme un
voleur.
Je me laissais tomber contre le mur blanc du couloir et observais ma trouvaille. Il s’agissait de deux cahiers reliés par deux des fameux élastiques en caoutchouc qui m’auraient été tant utiles
aujourd’hui pour cesser de penser à Haru. Pour la forme j’en passais un, beige, à mon poignet et posais les autres au sol. Je pris le premier cahier, plus petit que le second, relié par une
couverture de cuir noir, et l’ouvris. La première page était un dessin représentant un corbeau noir agonisant au sol. Morbide. Chaque détail était minutieusement dessiné à l’encre noir mis à part
le sang de l’animal qui laissait une longue trace rougeâtre sur la page. Je tournais les pages sur des dessins du même genre. Tous aussi morbides les uns que les autres, réparties entre le noir
de l’encre et le rouge représentant le sang. En approchant mon visage tout près des dessins, j’avais même l’impression d’avoir la saveur rouillée du sang à la bouche.
Je laissais de côté le premier cahier et m’emparais du deuxième, plus grand et rempli de feuilles quadrillées. Il s’agissait de poèmes, d’haïkus et de pensées sur la mort, le suicide et le mal de
vivre; que je lus avec intérêt (évidemment, j’en aurais eu un peu moins si je n’avais pas pensé que ça appartenait à Haru). Tout était … ahurissant, je n’avais pas d’autre mot. J’étais plongé
dans la déprime de l’auteur tant les mots qu’il utilisait étaient justes et bouleversants à la fois. C’était du talent, du talent à l’état pur … même si je n’étais pas persuadé à cent pourcent
que mon jugement était objectif.
Je mis le tout dans mon sac à dos et rentrais chez moi. J’avais tout de même hâte de raconter ma première journée à ma famille de délurés …