Tentation
- Chapitre 1 :
Différent -
Si des défauts tels que la maladresse et la procrastination vous rendent la vie difficile, mettez-vous dans la tête que le temps vous fera mûrir et que si vous le souhaitez, vous pourrez toujours
corriger ces quelques lacunes avec de la volonté. Par contre, si vous avez la peau bien mâte dans un univers où tous ont la peau aussi pâle que neige et si vous vous appelez Torres dans ce même
monde où tous s’appellent Yamada ou Takahashi, vous êtes mal barrés.
Et moi, j’étais mal barré. Oh, rien de bien extraordinaire en fait. Ma mère s’était tapé un Mexicain, un jour comme ça, sans raison particulière. Une envie de changement, je suppose. Elle était
tombée enceinte et ne sachant pas exactement de qui elle était enceinte (Précision : elle était mariée depuis près de cinq ans et avait eu un bon nombre d’amants depuis), elle joua la bonne
épouse et sa grossesse se déroula sans complication … C’est l’accouchement qui fut plus difficile. M’enfin, c’est vrai, quoi … Son mari, il n’était pas bête au point de penser qu’il avait mis au
monde un enfant à la peau si mâte et il comprit immédiatement la supercherie. Le divorce ne se fit pas prier. Par la suite, ma mère retrouva le mexicain en question et l’épousa (encore
aujourd’hui, je ne suis pas persuadé que ce mexicain-là soit mon véritable géniteur mais bon), nous donnant à elle et à moi le nom de Torres.
Malgré l’exquis mélange de cultures que j’étais, je fus plutôt traité comme un phénomène de foire au début. Non seulement parce que j’étais différent mais aussi parce que ma famille l’était. Le
divorce était mal vu à l'époque et les jeunes, calqués sur le modèle de leurs parents si fermés d’esprit, ne se gênaient pas pour me faire comprendre que je n’étais pas des leurs. Mais peu
importe, ça, c’était l’enfance. L’adolescence fut moins rude envers mes origines, même si cette sorte de discrimination ne s’était pas complètement dissipée du comportement de mes camarades. Et
puis avec le temps, je m’étais moi-même assumé tel que j’étais, forçant les autres à faire de même. Mon passé n’était pas une longue suite de persécutions et de violences à en faire sortir les
violons, juste l’histoire banale d’un gamin qui découvre que les regards des autres changent sur lui à mesure que son propre regard change sur lui-même.
M’enfin … la culture et le physique, c’était certes assez gênant (surtout que j’avais aucun moyen de passer inaperçu et que j’étais scruté par la population d’une manière … déroutante … comme si
j’étais une espèce rare de guépard sous-marin ou de baleine des sables). Mais le pire, c’est que comme si je n’étais pas déjà assez marginal, j’avais aussi hérité de ce penchant troublant pour
les garçons. D’accord, dans les mangas fleurs bleues que les filles adoraient, c’était tout à fait possible que deux garçons en viennent à s’aimer passionnément pour ensuite finir par révéler
leur amour au grand jour sous les applaudissements de leurs amis et de leur famille. Dans la réalité, c’était simplement comme le fait d’arpenter les rues du centre-ville sans tomber toutes les
cinq secondes sur un McDonald. Impossible. De toute façon, les homosexuels se cachaient tant et si bien qu’on ne les voyait jamais et que l’on n’en entendait jamais parler. Cinquante pourcent
d’entre eux s’étaient suicidés à l’adolescence, quarante-neuf pourcent avaient refoulé ce côté de leur personne pour se marier et le un pourcent restant, c’étaient les gens comme moi qui le
savait et qui ne savaient pas quoi en faire. L’homosexualité, c’était un tabou. Personne n’en parlait, personne n’osait aborder le sujet. Alors forcément, trouver quelqu’un de semblable à
soi-même dans cette grande métropole, c’était chercher une aiguille dans une botte de foin.
Toujours est-il que je ne m’en souciais pas trop à ce moment-là. J’avais atteint mes vingt-trois ans la semaine dernière et mon seul souci était mes futures études littéraires. J’avais repassé
près de quatre fois les examens d’entrée avant de les réussir. Ma rentrée scolaire dans la plus prestigieuse université de Tokyo était prévue pour le lendemain et je ne tenais plus en place.
J’avais passé les trois dernières années à prendre des cours du soir et à collectionner les petits boulots dans les fast food puis dans les librairies. Aujourd’hui, je vivais toujours chez mes
parents mais j’avais acquis l’argent nécessaire pour voler de mes propres ailes … pour quelques temps, du moins.
Ce soir-là, ma mère et le Mexicain (Je n’avais jamais pu me résoudre à l’appeler papa malgré le
fait que nous étions très proches. Le truc, c’est que ma mère l’avait toujours appelé le Mexicain devant moi alors forcément, c’était resté) avaient préparé un repas très copieux et avaient
décoré la salle à manger afin de fêter mon entrée à l’université. Les jumelles (mes deux sœurs, Miki et Isaki, âgées de onze ans) étaient venues me porter quelques cadeaux qu’elles avaient
elles-mêmes confectionné (des porte-clés et des bracelets). Nous étions autour de la table en train de nous disputer les nombreux plats concoctés avec ce merveilleux talent de cuisine … que ma
mère et le Mexicain ne possédaient pas.
« Dis, Nao, tu vas te marier bientôt ? » demanda Miki en sautillant sur sa chaise.
Le regard de ma mère s’illumina à cette seule remarque. La question devait la tarauder elle aussi depuis le temps. Quant à mes deux jeunes sœurs, elles étaient tout simplement très enthousiastes
à l’idée d’assister à une telle cérémonie où nos parents se verraient dans l’obligation de leur acheter des tenues adéquates.
« Pas pour le moment, dis-je en souriant.
- Elle est mignonne la petite Telika, dit le Mexicain en m’adressant un sourire espiègle.
- Mais elle n’est pas pour moi, marmonnais-je, on est juste amis.
- Je l’ai vu dans son regard, dit ma mère, elle ferait une très bonne amante !
- T’es incorrigible, soufflais-je sans pouvoir m’empêcher de sourire, mais bon, je ne veux pas me marier. Pas ici en tout cas.
- Toujours ce projet de partir en Angleterre ? demande le Mexicain.
- Évidemment ! m’exclamais-je. Je suis pas comme vous, moi ça m’énerve qu’on nous regarde comme un troupeau d’extraterrestres quand on marche dans la rue. »
Faux. Je m’en foutais comme de la température au Nebraska. Mais les gens avaient une ouverture d’esprit là-bas qu’on ne retrouvait pas dans l’état où je me trouvais. J’avais même entendu dire
qu’ils avaient légalisé le mariage entre deux personnes de même sexe. Quand mes amis rêvaient de liberté, ils parlaient de partir aux États-Unis. Et voulant sortir du lot (comme j’avais
l’habitude de le faire en toutes circonstances), j’avais parlé de l’Angleterre. À la différence que moi, je ne faisais pas qu’en rêver, je le projetais.
« Tu vas épouser une Anglaise alors ? demanda Isaki.
- Bah … sûrement, répondis-je.
- C’est fou comme les filles ont l’air de t’attirer ! » ironisa le Mexicain en riant.
Je me contentais de sourire à cette remarque. Que pouvais-je faire de plus ? Leur mentir ? Je n’en avais même pas la capacité. Lorsque je mentais, toutes mes expressions faciales le disaient. Ma
famille me connaissait trop bien pour que je tente un quelconque mensonge.
Voyant que je ne répondais pas, le Mexicain et ma mère se regardèrent un long moment sans parler, comme s’ils communiquaient par ce seul contact. Leur regard était sévère et je fus pris de sueurs
froides. Avaient-ils deviné ? S’apprêtaient-ils à me poser LA question à laquelle je ne pourrais mentir et qui me conduirait à la perte de ma famille qui payait justement mes études ? Au bout
d’un moment, ils brisèrent tout de même le silence qui s’était installé.
« Je n’ai pas été clair, soupira le Mexicain.
- C’était quand même assez voyant comme perche. » marmonna ma mère.
Ils prirent une grande inspiration et se tournèrent à nouveau vers moi.
« Naoaki, aimes-tu les hommes ? demanda ma mère d’un ton calme.
- Bah … comme tout le monde, répondis-je de manière évasive.
- Mais sentimentalement … et surtout sexuellement, aimes-tu les hommes ? me
demanda le Mexicain.
- Euh … bah … j’ai jamais essayé, marmonnais-je.
- Es-tu homosexuel ? questionna ma mère.
- … Je ne m’abaisserai pas à répondre à une telle question, répondis-je en détournant le regard.
- Alors ça ne te dérange pas si on arrange un miaï (rencontre en vue d'un mariage)entre toi et Telika ? demanda le Mexicain
- … Hum oui … mais … c’est parce que je vais en Angleterre après et … Telika … ne parle pas anglais … et elle aime le Japon alors …
- Et si on te payait une prostituée pour ton entrée à l’université ? dit ma mère d’un ton enjoué. Après tout, à ton âge, on devrait connaître ce genre de plaisir !
- Maman ! m’exclamais-je, outré.
- Je suis tout à fait d’accord avec l’idée de ta mère ! dit le Mexicain en souriant.
- Papa, c’est quoi une prostituée ? demanda Isaki.
- Ok, c’est bon, vous avez gagné, soupirais-je, je suis gay. »
Le Mexicain et ma mère se lancèrent un regard victorieux puis élevèrent leur main pour la
frapper l’une dans l’autre. Miki soupira puis donna la pièce qu’elle avait dans la main à sa sœur, comme elles faisaient lorsqu’elles pariaient sur quelque chose. Je les regardais,
interloqué.
« Et le sermon ? Le reniement ? Le dégoût ? Les larmes ? Les crises de colère ? demandais-je.
- Mais chéri, c’est très bien que tu sois ainsi ! me rassura ma mère. En plus, tu sais ce qu’on dit ! Les homosexuels ont plus de plaisir sexuel que les hétéros car étant du même sexe, ils savent
comment faire ...
- Pitié maman, la coupais-je en me prenant la tête entre les mains, pas devant les petites !
- Ça veut dire que tu as déjà couché avec des femmes ? demanda le Mexicain à ma mère.
- NON ! STOP ! m’écriais-je. Ne réponds même pas à cette question ! Je ne veux pas savoir !
- Oh, voyons Nao. Tu sais que notre famille est très ouverte d’esprit sur le plan sexuel. D’ailleurs, as-tu déjà eu des expériences sexuelles avec des hommes ?
- Non maman, soupirais-je.
- Même pas avec le petit Kiyoshi quand tu avais quinze ans ?! s’exclama le Mexicain.
- Bien sûr que non ! répondis-je.
- Vous dormiez dans le même lit et vous avez rien fait ?! s’exclama Isaki.
- Hey, t’as onze ans ! répliquais-je. À ton âge, on ne devrait pas penser à ça ! Et je te rappelle que tu dors dans le même lit que ton amie Rina quand elle vient à la maison, ce n’est pas pour
autant que vous faites des cochonneries !
- Moi je suis pas homosexuelle et j’ai pas encore de désir sexuel ! répliqua-t-elle en me tirant
la langue.
- Vous vous rendez compte de ce que vous apprenez à vos gamines ? soupirais-je en lançant un regard désapprobateur à mes parents.
- Nous ne devons pas leur mentir, répondit le Mexicain, elles doivent savoir que les bébés ne poussent pas dans les choux et qu’ils ne sont pas apportés par la cigogne. Le sexe n’est pas un sujet
tabou dans notre famille. »
Les gamines hochèrent la tête avec le sourire. J’étais vraiment venu au monde dans une famille
de marginaux. Si un Japonais normal était venu manger chez nous un soir, il en serait sorti complètement sidéré et aurait sûrement prévenu l’asile le plus proche pour nous faire tous enfermer.
Mais bon, pour être complètement franc envers moi-même, il me fallait avouer que j’aimais ma famille comme elle était. Je l’adorais même. Mes parents étaient complètement délurés, pas très
matures et jamais dans les normes. Quant à mes jeunes sœurs, elles en étaient des copies miniatures. Mais ils étaient ouverts d’esprits à un point que j’avais sous-estimé avant ce soir. Ça me
faisait les aimer davantage, je dois dire …
« Mais pourquoi tu l’as pas dit plus tôt que t’étais homo ? demanda Isaki.
- Les parents n’arrêtaient pas de te tendre des perches ! soupira Miki. On s’en doutait depuis longtemps, on voulait juste que tu l’avoues ! T’étais trop bête pour comprendre ?
- Bah … peut-être bien, soupirais-je, j’ai pas pensé qu’ils accepteraient ça …
- PARDON ?! s’écria ma mère. Ne t’avons-nous pas élevé dans la tolérance et l’ouverture d’esprit ? Un monde sans tabou ?!
- Oui mais vous avez jamais parlé d’homosexualité, le Mexicain et toi.
- Si, si, répondit le Mexicain, je t’ai parlé de ton oncle Antonio qui vivait avec un homme.
- Bah ouais … mais quand t’as dit qu’il vivait avec un homme, j’ai pas pensé qu’il était homo, moi … »
Ma famille soupira en cœur, affligée devant ma stupidité.
« Vous auriez pu faire mieux quand même. Du genre dire que vous étiez pas
homophobes et que vous compreniez pas les gens qui l’étaient. Un truc comme ça …
- Et puis quoi encore ? Afficher le drapeau gay dans le salon ? Oh, Dios mio ! Qui m’a donné un fils aussi con ? soupira le Mexicain.
- Tu épouseras un bel Anglais pour moi ! roucoula ma mère. Pas un Japonais ! Ils font de mauvais maris !
- Et c’est pour quand le mariage ? demanda Miki.
- C’est pas encore d’actualité, répondis-je.
- Pas de petit ami ? demanda ma mère.
- Non … jamais.
- Pff, soupira le Mexicain, qu’as-tu fais de ta jeunesse ?
- Bah essayez de trouver un homo ici, vous ! S’ils le sont, ils le crient pas sur tous les toits quand même !
- Tu pouvais toujours les convertir, soupira ma mère, tu es trop beau pour rester seul, Nao. »
Je lui adressais un sourire plein de tendresse. C’était fou comme mon appréhension de leur réaction avait été démesurée. Je m’étais fait des scénarios abominables dans ma tête. Voilà pourquoi
j’avais projeté leur annoncer ce fait après m’être installé en Angleterre, quand je serai trop loin pour subir leurs reproches et leur déception.
- Gracias, murmurais-je.
- Inutile de me remercier pour ça ! s’exclama ma mère. C’est la pure vérité.
- Non, pas pour ça. C’est juste que je pensais pas pouvoir vous l’avouer un jour. Je suis content de votre réaction à tous …
- C’est rien, Nao ! dit le Mexicain en se levant de table. Bon Buenas Noches à tous. Je vais me coucher !
- Il est que dix-neuf heures ! s’exclamèrent les petites d’une même voix.
- Oui mais votre maman et moi, on a passé la nuit passée à faire l’amour hier et je suis épuisé, répondit-il en s’éloignant vers sa chambre.
- Sympa de partager ! soupirais-je.
Ma mère et mes deux sœurs se contentèrent de sourire à ma remarque.