Deux jours plus tard, nous étions le 14 février, l’école était entièrement décorée de rouge et de rose. Il restait
environ une demi-heure avant le commencement des cours et j’errais dans les couloirs avec Nathalie qui me montrait fièrement les décors qu’elle avait créés pour l’occasion. Sa compagnie n’était
pas désagréable. Je l’aimais beaucoup … Bien sûr, ce n’était rien de comparable à ce que j’éprouvais pour Devon … mais elle était l’une de mes meilleures amies et si j’avais eu à partager mes
secrets par rapport à Devon avec quelqu’un, ça aurait été avec elle. Malheureusement, la situation n’était pas propice à ce genre de confessions.
Et puis de toute façon, il fallait que je tire un trait sur Devon … et que je me concentre sur ma relation avec Nathalie …
J’étais proche d’elle, j’avais des sentiments très forts à son égard … Je l’aimais … enfin, j’essayais de m’en convaincre. Après tout, elle était magnifique, intelligente et drôle. Rien ne
pouvait m’empêcher de tomber amoureux d’elle … Mis à part Devon.
« … Là, le cœur en haut des casiers, c’est moi qui l’ai fait avec Rose. On s’est donné un mal de chien pour ça. » disait-elle en me pointant le décor.
Je ne regardais pas le cœur fait en papier de construction. Je regardais son visage. Sa peau au teint pâle, ses yeux bridés et ses lèvres fines. Je posais mes mains sur ses épaules et la poussais
délicatement contre le casier le plus proche. Je déposais mes lèvres contre les siennes et l’embrassais … Je n’en avais pas envie … pas spécialement … Mais j’essayais, ne serait-ce que pour lui
prouver que je l’aimais … que j’allais l’aimer. Je laissais mes mains descendre sur ses hanches puis vers son dos. Je ne rompis pas le baiser, j’y mis plus d’intensité. Elle tremblait sous mes
mains. Je ne l’avais jamais embrassée ainsi. Elle avait toujours pris les initiatives … Il s’écoula quelques minutes durant lesquelles nos langues bataillèrent puis je terminais le baiser et
l’embrassais sur le front. Nathalie se serra contre moi, elle semblait plus heureuse que jamais.
« Je t’aime, murmurais-je à son oreille, je ne veux pas te perdre.
- Tu ne me perdras jamais, Math. J’aurais pas dû m’énerver contre toi ces derniers temps, je suis désolée. Je t’aime. »
Voilà qu’elle s’excusait … alors que c’est moi qui avait joué au con. J’étais dans ses bras, j’entendais son cœur battre dans sa poitrine … et je me rendais compte que mon propre cœur n’y était
pas … comme absent du moment. J’aurais voulu l’entendre battre à la chamade comme lorsque Devon était près de moi. J’aurais voulu trembler et sentir mon corps se réchauffer … comme lorsque
j’avais embrassé Devon. Mais je me rendais compte que c’était purement impossible. Je n’aimais pas Nathalie. L’amour ne se commandait pas. J’avais beau attendre un miracle, je savais que
j’attendais en vain. Ça me rendait malade. J’avais de l’affection pour Nathalie … ça ne dépassait pas ce stade et ne le dépasserait jamais malheureusement. Pourquoi tout était si compliqué
?
À ce moment, je vis Éric et Rayen arriver à ma gauche. Je m’éloignais quelque peu de Nathalie pour les saluer. Éric avait
sa lettre en main. Je supposais qu’il était prêt à nous la réciter pour la énième fois.
« Salut, les tourtereaux, s’écria Éric, en forme ?
- Ouais, super, répondis-je, t’as terminé ta lettre ?
- Oui ! Tu veux l’entendre ?
- Sans façon, merci.
- Eh, moi j’veux l’entendre, dit Nathalie en souriant.
- Ok, ma belle. Écoute bien ce chef d’œuvre. Jamais un mec n’aura écrit quelque chose d’aussi beau pour la St-Valentin. » répondit Éric.
Il se racla la gorge puis un sourire de fierté se forma sur ses lèvres. Je bâillais à l’avance, ce qui me valut un coup de coude sur le bras de la part de ma copine. Éric entama tout de même sa
lettre d’une voix douce :
« Tracy … t’es la seule fille dans le monde entier qui me donne la sensation que j’pourrais déplacer des montagnes dans le
seul but de te faire rire ou sourire. J’aime entendre ta voix et j’aime quand ton regard se plonge dans le mien. Je te jure que des ces moments, tout le reste disparait. J’voulais te le dire
depuis longtemps et tu vois, j’ai jamais eu le courage avant aujourd’hui : Je t’adore, je t’aime. Et j’aimerais tant que ce soit réciproque car crois-moi que mon pauvre cœur mourrait d’un
rejet de ta part. »
Il nous regarda ensuite, guettant nos réactions. Nathalie l’applaudit et je fis de même, pour la forme. Ce n’était pas trop
mal … dégoulinant de romantisme et affreusement mièvre mais pas trop mal.
« Tu te débrouilles comme un chef, mentis-je en esquissant un sourire.
- C’était magnifique ! dit Nathalie. Elle va craquer, crois-moi.
- Merci, c’est gentil. En tout cas, je vais aller attendre Tracy pour lui donner ma lettre. Je voudrais pas qu’un autre mec lui fasse une déclaration avant moi. »
Il partit en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Rayen nous regarda en haussant les épaules, l’air de dire qu’il avait du mal à comprendre ce genre de mec qui se donnait tant mal pour ça.
Il nous suivit par la suite pendant que Nathalie continuait de nous présenter ses décorations.
J’avais l’esprit occupé par tout un tas de chose. Je me disais que peu importe mes sentiments pour Nathalie, il ne fallait
pas que je la quitte, pour des raisons pratiques. Tout d’abord, la présenter à mes parents ôterait les doutes de ceux-ci quant à mon homosexualité. Et deuxièmement, lui briser le cœur ne me
faisait pas vraiment plaisir. C’était la dernière chose que je souhaitais faire. Et avec un peu de chance, elle cesserait de m’aimer dans quelques mois. Ce n’était pas très honnête, je le
reconnais. Néanmoins, ne dit-on pas que ce qu’on ne sait pas ne peut pas nous faire de mal ? J’étais entièrement d’accord avec ce proverbe. Ma situation actuelle ne me rendait pas heureux mais
elle ne me rendait pas non plus malheureux. Je préférais ne rien y changer.
La journée passa assez vite. Je fis preuve de plus de tendresse envers Nathalie, allant jusqu’à la raccompagner après les
cours jusqu’à chez elle. Il fallait que je marque le coup pour la St-Valentin, c’était la moindre des choses.
Éric avait donné sa lettre à Tracy et naturellement, celle-ci lui avait sauté au cou. Ils nous avaient bombardés de leurs
roucoulements de couple amoureux toute la journée, prévoyant les sorites de couples que nous ferions, eux, Nathalie et moi. Cette perspective était très loin de m’enchanter mais je n’avais fait
aucun commentaire.
J’étais rentré chez moi, j’avais appelé Nathalie pour m’assurer qu’elle allait bien et pour lui dire quelques mots d’amour
puis j’étais allé dans ma chambre. En temps normal, j’aimais être dans cette pièce. À cet instant, j’aurais préféré être ailleurs. Pour la simple et bonne raison que ma chambre était à côté de la
chambre de mon frère et qu’il était très facile de deviner ce qu’il faisait avec une fille quelconque à cet instant, à en juger par les gémissements et le lit qui cognait contre le mur. Bon sang
… heureusement que les parents n’étaient pas rentrés. Ces deux là faisaient un tel boucan …
Je m’installais à mon bureau, sortis mes devoirs de français et tentais de me concentrer, sans succès. Fallait-il que je
change de pièce ? Que je tape à la porte de la chambre de mon frère en lui criant de faire moins de bruit ? Non … tout de même … je tenais à la vie.
Je me demandais ce que Rosabelle pensait de tout ça. Après tout, elle ne devait pas être loin, en train de faire du ménage.
Allait-elle tout dire aux parents une fois que ceux-ci seraient rentrés ? Ou allait-elle garder le secret de peur de les choquer ? Peu importe … après tout, mes parents étaient au courant que mon
frère avait une vie sexuelle active …
On frappa à ma porte, quelques coups furtifs. Je devinais Rosabelle, les traits confus et le regard fuyant, me
demandant si ce boucan allait se terminer avant que les parents rentrent et s’il fallait qu’elle avertisse discrètement mon frère.
« Entrez ! » dis d’une voix forte.
La porte de ma chambre s’ouvrit et se referma aussitôt, laissant à peine le temps à quelqu’un de passer. Je levais la tête
de mes devoirs … mon stylo me glissa d’entre les doigts, tomba à terre … bang …
Devon se tenait devant moi. Aucun sourire. Aucune expression. Je n’eus pas le temps de réagir de toute façon. En moins de
temps qu’il ne faut pour le dire, Devon s’était assis sur moi, face à moi et avait plaqué ses lèvres contre les miennes, brusquement, avec véhémence. Je sentis tout mon corps trembler, trembler
comme jamais auparavant et mes joues rougir et s'enflammer. Je ne pris pas le temps de penser, pas le temps de réfléchir. Je répondis à son baiser, avec toute la passion que j’avais contenue ces
derniers mois. J’enroulais mes bras autour de lui et passais ma langue sur ses lèvres, en forçais le barrage (sans qu’il n’y mette vraiment de résistance). Ma langue batailla avec la sienne
pendant que mes mains s’attardaient à caresser son dos, à le serrer plus fort contre mon corps. Je me demandais un court instant si ma chaise de bureau allait résister sous notre poids mais comme
répondant, à mon interrogation silencieuse, Devon se leva, m’entraînant avec lui sans rompre le baiser et emprunta un court chemin jusqu’à mon lit. Il me plaqua dessus avec ferveur et étala son
corps contre le mien, plus proche encore que nous ne l’avions jamais été. J’enroulais à nouveau mes bras autour de lui pour le serrer derechef contre moi et je sentis son cœur … son cœur battre
dans sa poitrine, au même rythme que le mien. Devon posa ses mains sur mes hanches puis remonta, débuta à déboutonner ma chemise. Je sentis bientôt ses mains froides caresser mon torse, se poser
contre mon cœur pour sentir ses battements. J’avais chaud tout d’un coup, vraiment chaud. Il m’ôta ma chemise, la jeta à terre et rompit notre baiser pour me regarder, furtivement, cherchant à
savoir si le désir étincelait dans mes prunelles autant que dans les siennes … Il eut sa réponse … et débuta à embrasser mon cou, mes oreilles puis mon torse … tout en descendant doucement …
lentement … puis …
Bzzzzzzzzzzzz…
Bon sang ! Mon portable qui vibrait dans la poche de mon pantalon ! Interlocuteur de merde ! Il avait bien choisi son
moment celui-là ! Je glissais ma main dans ma poche puis sortis mon portable que je collais à mon oreille. Devon avait le menton appuyé sur mon ventre, l’air perplexe, attendant patiemment la fin
de mon appel téléphonique.
« Allo ?
- Math, c’est Nathalie !
- Ah … salut Nath. »
À l’entente de son prénom, je vis un sourire s’étier sur les lèvres de Devon. Tout d’un coup, il reprit son activité sans se soucier de mon appel en cours. Il releva la tête jusqu’à mon cou pour
l’embrasser, doucement, en profitant pour tenter de me faire un suçon. Je n’osais même pas le repousser. Il fallait déjà que je contienne les gémissements qui étaient sur le bord de
s’échapper de mes lèvres.
« Je voulais te dire que j’avais vraiment adoré ma journée avec toi, Math. Je suis vraiment heureuse qu’on soit
ensemble.
- Moi au… ssi, Nath, répondis-je en retenant un gémissement in extremis.
- J’ai vraiment confiance en toi, Mathéo … et en fait, je voulais te dire quelque chose de très important.
- …
- Tu m’écoutes ?
- Oui … »
Non, pas du tout.
Devon descendait à nouveau, embrassant mon torse puis défaisant ma ceinture de ses mains. Je déglutis difficilement,
tentant de le retenir de ma main libre, sans succès.
« … Je voulais que tu sache que si tu voulais que notre relation devienne hum… comment dire … plus sérieuse … eh bah … je suis prête … »
Bon sang, là, il allait vraiment trop loin ! J’avais beau essayé de l’arrêter, je ne pouvais pas. Non seulement, je n’avais qu’une seule main pour le repousser mais en plus, je n’avais aucune
envie de le repousser. Je voulais juste raccrocher ce putain de téléphone et profiter un maximum de ce qui m’arrivait à ce moment même.
« Hum Math … t’as compris ?
- Ah euh … ah … oui, je veux dire …. C’est super, Nathalie.
- C’est tout ce que ça te fait ?!
- Écoute, j’peux pas vraiment te … parler … p … pour le moment … mon frère hum … il a fait une … gaffe. Je te rappelle, désolé. Bye. »
Je raccrochais rapidement mon portable et l’envoyais valser contre le mur, peu soucieux des dégâts que j’avais pu faire. Je ramenais le visage de Devon jusqu’à moi et repris notre baiser tout en
déboutonnant à mon tour sa chemise.
Au diable mes résolutions, au diable Nathalie et au diable ce qui allait arriver par la suite. Je voulais Devon, point. Le
reste n’avait plus aucune importance.