Derek devait arriver tôt au lycée ce matin mais l’embouteillage l’avait considérablement ralenti. Lui qui venait de la
banlieue, il n’avait jamais cru à un tel encombrement des routes si tôt le matin. Les avertissements de son colocataire sur les tumultes dans les rues des grandes villes lui étaient passés
par-dessus la tête. Il n’avait pas estimé qu’on puisse prendre tant de retard seulement en klaxonnant et en pestant contre les automobilistes. La journée avait pourtant bien commencé. Il avait
pris le temps de boire son café matinal, avait méticuleusement choisi une tenue convenable à son tout nouveau titre puis avait soigneusement coiffé ses cheveux ébène. Suivant les conseils de
James – son colocataire et ami de longue date -, il s’était positionné devant un miroir et avait répété longuement le discours qu’il débiterait une fois à son nouveau travail. Un soleil de plomb
avait encombré le ciel de ses rayons chaleureux, lui donnant un bleu profondément clair et aveuglant. Derek avait quitté son domicile avec une certaine bonne humeur. Il était arrivé à son boulot
avec une mauvaise humeur palpable et le stress qui s’était immiscé dans son esprit n’y arrangeait absolument rien. Derek Eyston, 25 ans, remplaçait une enseignante qui était actuellement en congé
de maternité. Il allait prendre en charge une classe d’adolescents ayant une certaine difficulté en français. Il n’avait qu’un seul groupe à prendre en charge et on lui en avait longuement parlé
de ses élèves au téléphone. Ils étaient réputés pour avoir une certaine insolence et pour être assez effrontés. Derek avait décidé de relever le défi. Il possédait le niveau d’étude requis et
avait affreusement besoin d’argent.
Il n’était pas encore en retard, il lui restait quelques minutes encore. Il courrait dans les couloirs encombrés de papiers
en tout genre et de grands casiers légèrement délabrés. Un sac à dos sur l’épaule droite et une marche qui palpait un certain agacement, Derek se dirigeait vers la classe dont il était le nouvel
instituteur. Il ne tarda pas à la trouver en voyant un groupe d’une trentaine d’élèves devant une porte alors que les couloirs étaient presque vides. Derek sentit aussitôt les yeux se braquer sur
lui et les voix se baisser pour devenir d’infimes murmures. Il sortit un trousseau de clé de sa poche et se fraya un chemin à travers le groupe d’adolescent pour accéder à la porte de la classe.
Les questions se posèrent toutes en même temps : ‘’Vous êtes le remplaçant ?’’, ‘’Vous allez remplacer m’dame Leynthall ?’’ mais Derek ne prit pas le temps d’y répondre. Il fit tourner la
clé dans la serrure et entra dans la classe de français. Il prit place derrière le bureau de l’enseignant et regarda chacun des élèves prendre place. Ils semblaient tous extravertis, bavards les
uns avec les autres et plus bruyants que jamais. La cloche retentit à ce moment et le silence se fit brusquement. Derek serra les poings pour se donner du courage. Affronter une classe
d’adolescents ne lui semblait pas la tâche la plus facile. Il regarda chacun d’eux en tentant d’identifier les élèves dont le cas avait été discuté le plus longuement au téléphone mais il ne
parvint à rien (évidemment). Il se décida à lancer le discours qu’il avait longuement pratiqué le matin même.
« Bonjour à tous, commença t’il, je m’appelle Derek Eyston et je serai votre … »
Il entendait les gloussements, les rires insolents des élèves, comme si ils s’attendaient à avoir la vie facile, qu’ils
prenaient Derek pour un remplaçant mou qui supplierait bientôt ses élèves de se calmer. Ça énervait profondément le nouvel enseignant. Il décida de jouer carte sur table ou plutôt de donner de
lui une image encore plus dure et sévère qu’il ne l’était réellement.
« Je ne supporterai aucune insolence dans cette classe, dit-il d’une voix étonnement plus forte. Votre professeur dit que
vous ne foutez absolument rien et que vous ne fournissez aucun effort. Bien, c’est ce que nous verrons. Je ne laisserai personne sortir de cette classe avant que les participes passés soient
complètement maîtrisés par chacun d’entre vous. Sortez vos cahiers aux pages 36 à 42, c’est du travail individuel. Tout est expliqué dans votre manuel à la page 109. Nous avons une longue période
devant nous. »
Les élèves changèrent d’attitude brusquement devant les paroles du remplaçant. Certains levaient les yeux au ciel et
soupiraient mais personne n’aurait vraiment osé glousser ou rire à nouveau. Derek venait d’installer un froid glacial dans la pièce et était soudainement devenu antipathique à plusieurs des
élèves. Il n’en avait rien à battre à la limite. Son but premier était de se faire respecter par ce groupe d’adolescents. Un silence de plomb envahit la salle de classe, dérangé au début par des
bruits de feuilles qu’on chiffonnait, par des grincements de chaise puis plus rien.
Derek poussa intérieurement un soupir de soulagement puis il chercha sur le bureau devant lequel il était installé, la
feuille que devait lui avoir laissé l’enseignante de la classe. Il ne voyait pour l’instant, que quelques stylos ainsi que des feuilles d’exercice. Il fouilla minutieusement jusqu’à avoir la
brillante idée de regarder dans le tiroir du bureau. Il y trouva une pile de papiers bien rangée et au dessus, un carré de papier orange. Il ramena la pile sur son bureau et se mit à lire plus
attentivement les quelques mots sur le bout de papier : « Ici, vous trouverez ce que les élèves ont composé pour vous avant mon départ. Ne prêtez pas attention aux grossières fautes
d’orthographe … pour le moment. »
Derek fut amusé d’un tel projet. Il s’attaqua tout de suite à la première rédaction. Il lut attentivement chacune des
feuilles. Certains parlaient de leurs difficultés, de leurs efforts jamais récompensés, de leur honte à écrire une lettre. D’autres s’avouaient flemmards, disaient que le français ne les
intéressait pas et qu’ils avaient seulement besoin des mathématiques pour entreprendre la carrière souhaitée. La douzième composition fascina Derek …
Je ne suit pas mauvaise élève contrairement à ce que vous devait pensé de moi.
Je suit né au Etats-Unis, je parle anglai et françai depuis toujour mais j’ai apprit dans une école
anglaise.
Je ne connait rien à la grammaire, je ne sait absolument pas comment écrire …
Vous devait sûrement avoir arrêté de lire en voyan toute les faute.
J’étai vraiment très bon dan cet matière en anglai mes je suit vraiment nul ici.
La prof me prent pour un attardé quant elle li mes devoir mais ce n’ait pas vrai, je suit loin d’être idiot.
Vous n’avait qu’à lire mes composition en anglai et vous verrez bien !
Je suit Faye Lind, 3ième burau de la 4ième rangé et si aprè tous sa, vous me prenait encore pour
un con, ces votre problème.
Par réflexe, Derek jeta un coup d’œil au troisième bureau de la quatrième rangée où un garçon brun aux yeux bleus
s’affairait à gribouiller hâtivement dans son cahier d’exercices. Le brun leva les yeux vers lui et lui adressa un sourire rayonnant qui n’avait pas vraiment lieu d’être, pensa Derek. Il détourna
aussitôt la tête vers les copies. Le jeune instituteur se tapa le reste des compositions bien que pendant le reste de la lecture, il eut l’esprit ailleurs. Bientôt, les murmures reprirent et
Derek comprit que pour la plupart, le travail était terminé. Il foudroya du regard les élèves qui osaient rompre le silence et aussitôt, ceux-ci se taisaient et la classe prenait cette ambiance
bien froide qui ne plaisait apparemment à personne mis à part Derek.
Le reste du cours se passa normalement, Derek redonna quelques exercices et indiqua leurs nombreuses erreurs aux élèves puis
la cloche sonna et les élèves prirent leurs effets personnels avant de partir hâtivement. Derek soupira quand le dernier élève gagna la sortie de la classe. Le temps lui avait paru interminable.
Il n’avait rien fait de spécial, absolument rien. Après réflexion, Derek se demanda si il était vraiment fait pour être professeur. Oui, il se débrouillait en français et transmettre ce qu’il
savait lui avait toujours paru quelque chose de relativement agréable à faire mais sa première journée avait été vraiment sombre. Il y’aura d’autres journées, pensa t’il. Il ne pouvait pas juger
à partir d’un simple cours de deux heures et demi mais en ces quelques heures, il avait eu l’impression que tout ce qu’il avait pensé du métier n’était qu’une illusion.
Laissant son regard vagabonder à travers la pièce vide, Derek y vit un classeur sur le bureau qu’occupait Faye. Piqué par la
curiosité, il se dirigea vers celui-ci et s’empara du dossier. La première pensée qu’il eut, ce fut de laisser ledit dossier dans le tiroir de son bureau puis de le donner à Faye le lendemain
mais tenant l’objet entre ses mains, Derek ne put s’empêcher de se demander ce qu’il contenait, ce qu’un garçon comme Faye pouvait écrire, dessiner ou faire qui nécessite un dossier du genre.
C’était peut-être ce dans quoi il mettait ses devoir alors Derek se demanda comment Faye se débrouillait dans les autres matières.
Regardant autour de lui comme avant de commettre quelque chose qu’il pourrait regretter, Derek ouvrit le document doucement
pour y découvrir une foule de papier, de gribouillages qui après furtive inspection, n’en étaient pas. La première feuille avait un titre ‘’More than life itself’’ et quelques mots étaient écrits
en dessous, la plupart était rayé mais le reste était fièrement écrit dans un anglais impeccable.
No one loved me like you do
(Personne ne m’a aimé comme tu m’as aimé)
unconditional and true
(Inconditionnel et vrai)
you’re the shoulder that I've always known
(Tu es l’épaule que j’ai toujours connu)
and the hand that says I'm not alone
(Et la main qui me dit que je ne suis pas seul)
La composition ressemblait beaucoup plus à une chanson. Derek laissa ses yeux vagabonder sur le reste des mots, tous aussi
poignants. Des points d’exclamation argumentaient les ‘’I love you’’. Le jeune professeur regarda les autres feuilles : des compositions et des nouvelles, toutes en anglais mais dans un
vocabulaire riche et sans fautes. Derek venait d’oublier qu’il violait complètement l’intimité d’un de ses élèves, il parcourait les écrits avec fascination et admiration jumelées. Il est vrai
qu’il n’avait pas eu une grande estime pour Faye en voyant ses fautes pitoyables dans sa composition mais le blond avait un talent d’écriture dans la langue anglaise, c’était indéniable.
« Je l’ai écrite pour ma mère … »
Derek sursauta en entendant la douce voix teintée d’un fort accent américain. Il se retourna vers Faye, ce brun au sourire
tendre et au regard pétillant de malice. Il se tenait dans le chambranle de la porte. Derek se sentit aussitôt mal à l’aise, prit en flagrant délit mais Faye ne l’accusa nullement d’aucune
manière. Il s’avança vers lui puis prit doucement la feuille regardée précédemment par Derek, celle qui se nommait ‘’More than life itself’’. Le brun parcourut la feuille des yeux avec un sourire
triste.
« Elle a la leucémie, continua t’il, les traitements sont assez chers. Je voulais lui composer une chanson pour lui faire
plaisir mais … je ne joue pas de guitare, pas de piano, rien … et je ne compose pas de musique alors mon texte … il reste un peu vide. »
Derek ne trouva pas la force d’acquiescer ou de répondre au brun qui semblait porter le poids du monde sur ses épaules à cet
instant précis. Derek se sentait triste pour lui mais il ne le montra pas.
« Et cette chanson là ‘’The mixed tape’’, poursuivit-il en s’emparant d’une feuille que Derek n’avait pas encore remarqué,
c’est la seule qui a une mélodie. Mon ex petit ami a composé la musique. »
Faye replaça la feuille dans le dossier puis il adressa un faible sourire à Derek. Celui-ci rendit le dossier à Faye avec un
sentiment d’embarras plutôt palpable. Pourtant, le brun ne semblait pas frustré contre l’indiscrétion du remplaçant. Faye gagna la sortie de la classe mais s’arrêta un peu avant pour se
retourner vers le professeur.
« What do you think about me now ? »
Le brun esquissa un dernier sourire à Derek avant de vraiment quitter la classe. Derek fixa le vide un moment, les pensées
se bousculaient dans son esprit jusqu’à ce qu’il comprenne que le fait que le dossier de compositions de Faye se soit trouvé là, n’était pas un hasard. Faye ne voulait pas qu’on le prenne pour un
idiot et il l’avait bien fait comprendre à Derek. Spécial, fut le seul adjectif que Derek put attribuer au brun …