C’était le spectacle de Noël.
La vieille estrade de l’école ne tenait qu’à quelques planche de bois clouées, un amas de babioles qu’on avait
rassemblé pour les spectacles de Noël et pour donner l’occasion au directeur de passer des messages de manière plus officielle. Le gymnase avait été décoré de banderoles colorées et les élèves
avaient pu quitter leurs uniformes scolaires pour gagner leurs tenues normales.
Pour l’instant, le silence était entre quelques murmures et rires étouffés mais tout était rattrapé par de
fréquents ‘’Chut’’ de la part des enseignants et de certains élèves qui avait à cœur le bon fonctionnement du spectacle. La scène délabrée aurait du être invisible quand le jeu des acteurs
emportait la foule malheureusement, le décor semblait d’autant plus médiocre quand même les jeunes artistes présentaient des spectacles d’une piètre qualité. La troupe de théâtre répétait
quelques scènes connues pour le moment. Cyrano en avait fait somnoler plus d’un. Quant à Hamlet, il avait été acclamé de ronflements. Pourtant lorsqu’un petit brun aux yeux plus bleu que le ciel
lui-même, apparut sur la scène, le silence emporta l’assemblée au grand complet. On le connaissait de réputation à travers le bahut, les spectateurs n’attendaient que sa prestation, pour combler
leur curiosité sur son talent si vanté par tous. Il était debout devant le décor d’un balcon, accoutré de manière ridicule. Lorsque ses premières répliques furent prononcées, ce fut pour
estomaquer les spectateurs, les convaincre que Roméo était bel et bien en train de déclarer sa flamme à Juliette sous son balcon. Il n’y avait plus rien lorsque le brun parlait. Les décors malgré
leur manque de réalisme, prenaient vie au son de sa voix.
« … Mais doucement ! Quelle lumière jaillit par cette fenêtre ? Voilà l’Orient et Juliette est le soleil ! Lève-toi
belle aurore, et tue la lune jalouse … »
Juliette était apparue, vêtue d’une longue robe verte. Il s’agissait de Camille Miller, en quatrième année de
secondaire. Les mots sortaient de sa gorge de manière claire mais son jeu paraissait faux, laissait encore apercevoir la jeune fille au lieu de laisser place au personnage qu’elle aurait du être.
Les discours de la jeune fille devenaient lassants car chacun attendait ceux de Roméo.
La voix du jeune homme était portée clairement au loin et elle ne paraissait pas fausse. Son jeu donnait des
frissons par son réalisme alors que celui de Camille était plutôt ordinaire et paraissait fade à côté du talent du jeune homme. La scène touchait à sa fin et les spectateurs semblaient
émus.
« Ô céleste, céleste nuit ! J’ai peur, comme il fait nuit, que tout ceci ne soit qu’un rêve, trop
délicieusement flatteur pour être réel. »
Lorsque les lumières s’éteignirent sur la scène, ce fût un torrent d’applaudissements qui déboussola le silence.
Puis lorsque les lumières s’étaient rallumées, les artistes avaient fait une simple révérence et la différence avait été flagrante. L’âme de Roméo n’était plus du corps du brun, elle s’était
dissipée lorsque les lumières s’étaient éteintes.
Il n’y avait plus aucun doute, Benjamin Baker avait un talent énorme …
*
À la sortie du gymnase, Benjamin était félicité. Il avait à la fois livré une performance remarquable et sortit une
salle complète de la somnolence qu’apportaient les autres prestations. Le brun croulait sous les acclamations avec un rictus de fierté. Il paradait un peu à vrai dire, faisait le tour de ses fans
avec un sourire triomphant. Il adorait que son talent soit reconnu, que les gens le remarque. Même ceux qui ne lui avaient jamais adressé la parole
depuis le début de l’année, venaient lui parler aussi aisément que de vieux compères le feraient. C’est en arrivant près des casiers que la timide Himeline Parker était venu lui parler.
Il la voyait souvent rougir de sa seule présence, montrer quelques signes de nervosité à son égard mais il ne
comprenait pas encore pourquoi, il devait bien être le seul d’ailleurs. Il était étonné qu’elle ose enfin lui parler. La jeune fille tortillait une mèche de ses cheveux roux entre ses doigts et
ses rougissements s’amplifiaient à mesure que Benjamin avançait. Sa gorge sèche libéra enfin quelques mots :
« Bon … bonjour Benjamin …
- Salut Himeline. »
Elle racla sa gorge quelques secondes et prit une grande inspiration pour reprendre le fil de la conversation
fragile qu’elle entretenait en ce moment avec Benjamin.
« Félicitation … pour … pour … ta … ta performance, balbutia t’elle en souriant timidement, tu … tu … as beaucoup …
de talent.
- Merci, Himeline. C’est gentil, répondit-il avec un grand sourire.
- Ou … oui, dit-elle en lui rendant son sourire avec timidité, en fait Benjamin … je … j’avais … quelque … chose à
te … de … dire …
- Je t’écoute. »
La jeune fille ferma les yeux et serra les poings pour se donner du courage. Elle avait attendu une durée
interminable jusqu’à ce moment et elle avait enfin saisi l’occasion de placer les mots qui la rongeaient de l’intérieur depuis quelques années déjà. Benjamin la regardait sans s’impatienter,
curieux de savoir ce que lui dirait la jeune fille. Malgré tous les signes plus qu’évidents, il ne devinait pas.
« Benjamin, je … »
Il inclina la tête, lui adressa un simple son d’interrogation pour l’encourager à continuer. La jeune fille
laissait ses yeux clos et serraient les poings à en faire blanchir ses phalanges.
« Je … je … je … je t’aime !
Explosa t’elle. »
Benjamin resta estomaqué à sa déclaration plutôt soudaine. La jeune fille avait ouvert les yeux à moitié, craignant
la réaction du brun face à son témoignage d’amour un peu surprenant. Elle l’avait dit au moins et si elle oubliait le stress de la réponse, elle était débarrassée d’un poids.
En fait, si Benjamin ne s'était jamais douté de l'amour
d'Himeline à son égard, c'est qu'il pensait qu'elle était au courant de son orientation sexuelle. Il avait été persuadé qu'Himeline était gênée avec lui car son homosexualité la
perturbait. Il n'avait jamais pensé que la jeune fille s'était éprise de lui.
« Euh … Himeline … enfin … bah … tu sais, je peux pas vraiment … te dire que c’est réciproque mais n’y voit rien de
personnel, hein ! Je suis gay … »
La jeune fille était au courant. D’ailleurs, qui ne l’était pas ? Qui dans ce bahut n’avait jamais vu Benjamin
serrer la main d’Alexis Edwards dans la sienne ? Qui ne l’avait pas entendu crier haut et fort que les homophobes pouvaient aller se faire foutre ? Elle avait eu ce besoin, cette nécessité de
dire à ce garçon qu’elle l’aimait depuis si longtemps. Même si elle n’avait aucune chance avec lui, elle avait espéré, elle s’était fait quelques films dans sa tête, des fantasmes toujours trop
beaux pour être réels mais qu’on croit avec la force du désespoir. Himeline sentait son menton trembler, ses larmes se recueillir au coin de ses yeux. Elle s’efforça de sourire avec le talent de
comédienne qu’elle ne possédait pas.
« Je … euh … suis … dé … désolée … Benjamin … de t’a … avoir … e … embêté. »
Elle se tourna et partit à la course alors que ses espoirs partaient en lambeaux. Le brun tenta de la retenir en
prononçant son prénom mais elle ne revint pas vers lui. Il s’en voulait de lui causer du chagrin. Elle était gentille Himeline mais il ne pouvait pas vraiment éprouver des sentiments à son égard
même en essayant de toutes ses forces. De toute façon, il s’était déjà amouraché du plus beau garçon du bahut et que ce soit réciproque ne lui donnait pas envie d’essayer de s’éprendre d’une
fille. Il était heureux et s’assumait tel qu’il était.
En sortant du gymnase, il n’avait pensé qu’à retrouver son petit ami, à lui demander comment il l’avait trouvé. Il
était encore plus réjouissant de recevoir les compliments de son complice. Tout un brouillon d’émotions se créait au fond de son ventre. Une envie énorme de recevoir des compliments de la part de
l’être aimé. Il se mit à tourner un peu autour du lycée, des couloirs du premier étage. Il trouva finalement son petit ami, en train de placer et replacer quelques manuels et cahiers dans son
casier. Il n’avait pas entendu Benjamin et fouillait inlassablement dans son casier. Le brun le surprit de la plus bruyante des manières.
«ALEX !! »
Alexis sursauta brusquement à l’entente de son surnom, il camoufla
rapidement un objet quelconque au fond de son casier et le ferma promptement d’un claquement métallique. Il fut vite rejoint par Benjamin, par la chaleur de son étreinte qu’il pouvait parfois
qualifier d’étouffement. Le blond sentit quelques baisers furtifs contre sa mâchoire et ses joues. Puis deux perles plus bleues que le ciel croisèrent son regard. Un regard tendre et un sourire
rayonnant, une expression comme il les aimait tant. Il eut un faible sourire à l’égard de la boule de chaleur qui s’était enchaîné à lui en une fraction de seconde.
Alexis Edwards était le genre de garçon qui faisait tourner les têtes de son simple passage. Il avait les cheveux
aussi blonds que le blé doré par le soleil et la peau bien pâle. Ses yeux étaient teintés d’un joli vert émeraude. Il était grand, mince et élancé. Son visage abordait souvent un air sérieux et
se traits étaient plutôt durs. Il avait une voix âpre et pourtant assez claire qui lui donnait un talent de chant peu banal.
« Dis, j’étais comment, Alex ? J’étais bien ? Tu m’as trouvé comment ? Mon jeu était bon ? Je n’ai pas fait de
fautes quand j’ai parlé ? J’avais l’air amoureux de Camille ? Dis, j’étais vraiment bien ? »
Alexis eut un sourire espiègle à l’égard du brun qui sautait nerveusement sur un pied puis sur l’autre en attente
d’une réponse.
« Je veux même pas imaginer quel genre de scène tu vas me faire après notre première fois …
- Quelle première fois ? »
Pour toute réponse, Alexis adressa une expression lourde de sous-entendus à son petit brun qui comprit tardivement
l’allusion. Benjamin adressa un rictus faussement outré à son copain. Le blond ne put que sourire davantage devant l’expression de son brun. Alexis déposa ses lèvres contre celles de Benjamin
pour avaler la forme étrange qu’elles avaient imité. Les lèvres du brun étaient douces et chaudes, elles n’avaient plus aucun secret pour Alexis qui en connaissait la forme par cœur depuis
quelques années déjà. Pourtant, chaque baiser attisait sont lot de battements de cœur, son lot de vertiges. Les plus jeunes trouvaient encore lieu de grincer des dents en voyant deux garçons
s’embrasser, les autres s’y étaient habitués. Benjamin et Alexis se connaissaient depuis une éternité. Ils avaient grandi dans des maisons côté à côté, dans un petit village au temps frisquet.
Ils avaient entretenu une grande amitié durant leur préadolescence puis étaient passés à une attirance réciproque deux années auparavant. Alexis relâcha les lèvres de Benjamin puis laissa sa main
caresser furtivement sa joue.
« Tu dors chez moi ce soir ? » demanda le brun avec un grand sourire.
Alexis répondit d’un hochement de tête sans couper le contact visuel avec son vis-à-vis. Il le regardait,
l’enveloppait d’une certaine tendresse. En se perdant dans son regard, Benjamin ne pouvait s’empêcher d’avoir une pensée pour les propos rapportés par son paternel, la veille. Il s’était réveillé
vers le milieu de la nuit et avait entendu une conversation entre ses parents, d’abord des sujets superficiels, sans relief puis il avait entendu son prénom suivi de celui de Benjamin et le fil
de la conversation avait attiré son attention. Son père avait ri un moment avant de dire d’un ton qui avait retrouvé son impassibilité : ‘’Un simple idylle, ce n’est pas sérieux’’. Benjamin
avait été blessé de ses dires sans exactement savoir pourquoi, peut-être simplement parce qu’il ne comprenait pas encore le sens du mot ‘’idylle’’, qu’il imaginait comme un mythe et non comme un
fait possible. Il aimait à en être aveuglé, avait l’impression que son amour pour son Alexis était éternel. Quand on aime, on aime pour toujours, pensait l’adolescent rêveur. Il n’y a pas de fin
à la passion, songeait-il. Il avait beau entendre dire que la passion était souvent éphémère, il ne pouvait pas le croire, peut-être par faute de ne pas avoir assez de vécu.
« Alors … on y va ?» demanda Alexis
Benjamin hocha vivement la tête puis prit la main de son petit ami dans la sienne avant de l’entraîner vers la sortie du collège …