Dark Waltz
- Chapitre 1 : Rancœur -
« Joyeux anniversaire, Math. »
Le ton était mi-hésitant, mi-chaleureux. Une sorte d’affection un peu camouflée par le manque d’enthousiasme qu’elle suscitait. Ma mère se pencha à mes côtés pour poser ses lèvres sur ma joue en
un baiser prompt. Elle déposa par la suite un gâteau à l’arôme de chocolat particulièrement alléchant devant mes yeux. À mes côtés, Tiffany m’esquissait un sourire de compassion. Elle savait que
la situation me rendait mal à l’aise et que ce simple dîner d’anniversaire menaçait de se changer en une dispute générale d’un moment à l’autre. L’ambiance était tendue de la rancœur palpable que
j’éprouvais pour ma mère et de l’embarras manifeste que ressentait celle-ci. D’un côté, je m’en voulais de faire subir une telle situation à Tiffany et d’un autre côté, je savais que sans sa
présence apaisante, le tout aurait depuis longtemps dégénéré. Ma mère alluma les seize bougies semées sur mon gâteau puis je les soufflais sous les applaudissements de Tiffany. Par la suite, je
découpais trois parts du gâteau et les servis à mes invitées.
« C’est très bon, madame Estbury. » dit Tiffany en affichant un sourire timide.
Ma mère, ravie de l’amabilité qu’on lui accordait pour la première fois ce soir, tenta de sympathiser davantage avec Tiffany.
« Contente que ça te plaise, répondit-elle en lui rendant un sourire similaire. Mathéo et toi vous connaissez depuis longtemps ?
- Environ trois ans. » dit-elle en me lançant un regard complice.
Tiffany parlait toujours de manière volubile. Elle aimait parler plus que quiconque dans mon entourage, elle aimait étaler son quotidien et ses souvenirs, elle aimait conter. Néanmoins, cette
faculté l’empêchait parfois de réfléchir simultanément. Animée par le sujet, là voilà qui continuait sur sa lancée sans songer aux conséquences qu’elle pourrait engendrer.
« Au début, on ne s’entendait pas très bien puis on s’est retrouvés au camp ensemble. Ça nous a beaucoup rapprochés. Aujourd’hui, notre lien est presque fusionnel. Je considère Mathéo comme un
frère. »
Elle qui avait espéré me toucher d’un tel discours, elle n’avait pas remarqué l’expression qui s’était installée sur mon visage ainsi que sur celui de ma mère lorsqu’elle avait prononcé le mot
camp. Ma mère s’était contentée d’hocher la tête en détournant le regard, ce même regard qui portait tous les regrets du monde. Elle ressemblait à un enfant ayant commis une bêtise et attendant
sa sentence. Malgré le ressentiment ardent que je ressentais, je restais calme en apparence. Je ne devais pas m’énerver contre ma mère, pas aujourd’hui.
« Donc vous aussi, vous êtes … dit ma mère sans oser terminer sa phrase.
- Oui, homosexuelle, compléta Tiffany »
Une fois de plus, ma mère hocha la tête, détourna le regard de peur de s’aventurer sur un sujet sensible de déclencher une énième dispute entre elle et moi. Chaque fois que nous devions passer du
temps ensemble, nous avions le sentiment de marcher sur un terrain miné, un seul mot de travers était susceptible de provoquer une explosion. Je mangeais mon gâteau sans oser lever les yeux vers
qui que ce soit.
Le silence nous enroba, contribuant à la croissance du malaise qui infectait l’ambiance générale. Je sentais la main de mon amie s’agripper à la mienne sous la table. Elle tentait de m’apaiser du
mieux qu’elle le pouvait malgré le fait qu’elle savait que rien ne m’irritait plus que la présence de ma mère. Je voulais partir. Me lever et partir. Rester loin de ma mère à jamais. Rien n’était
plus difficile que d’haïr quelqu’un pour qui l’on avait un attachement aussi profond. Rien n’était plus difficile que d’être incapable de pardonner à sa propre mère. J’avais l’intime conviction
que plus les années passaient, plus la rancœur que j’éprouvais à son égard me taraudait, creusait son chemin jusqu’à mon cœur dans le but de s’y ancrer définitivement. Je la haïssais, ce qu’elle
avait fait me paraissait impardonnable. En même temps, je ne pouvais nier que je l’aimais. Et ce sentiment mitigé m’anéantissait. En ce moment même et chaque fois que je devais être près
d’elle.
La soirée se déroula tout de même sans embûche, sans accrochage. Nous évitions avec justesse les mots qui auraient pu
engendrer une quelconque dispute et accumulions les banalités. Ma mère me remit un présent de sa part, de celle de mon père et de mon frère. Il s’agissait d’une enveloppe contenant quelques
billets. Je n’eus pas l’envie de les compter tant ce cadeau si impersonnel me déplaisait. Je mis le tout dans mon portefeuilles et présentais des remerciements plats à ma mère. Celle-ci remonta
chez elle après m’avoir serré dans ses bras, espérant une longue étreinte que j’écourtais à son plus grand malheur.
Notre entente ne s’était jamais vraiment rétablie. J’avais pris beaucoup de recul par rapport à ma famille depuis que
j’avais déménagé dans le sous-sol de notre demeure. Je ne mettais plus vraiment les pieds à l’étage puisque le sous-sol en question avait fait office d’appartement à plusieurs reprises pour les
nombreuses femmes de ménage que mes parents avaient employées. De plus, après les nombreux incidents de mes treize ans, mes relations avec ma mère, mon père et mon frère s’étaient grandement
dégradées au point que nous agissions comme de formidables étrangers l’un envers l’autre. L’été de mes treize ans, mes parents m’avaient envoyé dans un camp de réorientation sexuelle. Mon
homosexualité les avait troublé plus qu’elle m’avait troublée alors. Ils ne pouvaient envisager mon avenir et le leur avec un tel ‘’handicap’’ comme ils l’avaient appelé eux-mêmes. Mais voilà, ce
camp n’avait fait que redoubler mon angoisse face à mon propre avenir et avait retardé ce cheminement presque terminé jusqu’à mon acceptation. Je leur en voulais d’avoir commis une telle erreur.
Je leur en voulais encore maintenant de tout mon cœur, plus encore qu’il n’était possible de l’imaginer. Ils m’avaient présenté de plates excuses après quoi, l’histoire avait été enterrée. Enfin
… ils l’avaient enterrée, je n’avais pu m’y résoudre. Je m’étais éloigné d’eux de toutes les manières possibles, à commencer par l’endroit où je vivais. Lorsque mon père m’avait proposé
d’emménager au sous-sol (sa manière de s’excuser, je crois), j’avais accepté sur le champ, sans me poser de question. Les premiers temps, je m’étais contenté d’y dormir et passais tout de même le
plus clair de mon temps à l’étage, mais plus les mois passaient, moins je me sentais à ma place au sein de cette famille. Je m’étais donc exclu peu à peu, trouvant un boulot d’étudiant me
permettant de payer ma propre nourriture et le mobilier nécessaire à un individu vivant seul en appartement. J’étais devenu indépendant et ma famille ne s’y était opposé d’aucune manière.
Tiffany devait dormir chez moi ce soir. Elle le faisait bien souvent d’ailleurs. Elle était ma plus tendre amie. Nous partagions un lien que peu de gens possédaient, une amitié bien plus forte
qu’une quelconque fraternité. S’il y avait bien eu un avantage à mon séjour au camp de réorientation, cela avait été sa rencontre. Bien sûr, je l’avais connu auparavant mais d’une manière
différente. Elle avait été la préadolescente amoureuse de moi qui me suivais comme une véritable sangsue puis le coup de cœur d’un bon ami. Puis je l’avais connu sous son vrai jour : une
jeune fille magnifique, attentive, douce et troublée par son attirance grandissante pour la gente féminine. Son acceptation avait tout de même été moins longue que la mienne. Elle s’assumait et
s’affirmait. Depuis près d’un an, elle était en couple avec Claudia : une sud-américaine de deux ans son aînée qui travaillait dans la soudure. Elles formaient un beau couple, solide et
complice. Moi qui ne cessais de projeter ma seule véritable relation amoureuse sur toutes celles que j’entretenais à présent, je n’avançais pas et enviais leur bonheur. Je pense que jamais je
n’avais pu passer par-dessus Devon qui avait été, disons-le franchement, l’amour le plus marquant de mon existence et pas seulement car il avait été le premier. J’étais toujours amoureux et je ne
pouvais le nier. Nous communiquions toujours par le biais de courriels mais notre complicité et notre amour s’étaient estompés de manière considérable. Peut-être à cause de ma jalousie
grandissante. Il avait aussi eu quelques relations amoureuses depuis notre séparation mais plus sérieuses et durables. D’une certaine manière, je lui en voulais d’avoir pu se remettre de cette
relation aussi facilement après tout ce que nous avions traversé ensemble. De ces faits, je m’éloignais, échangeais quelques banalités avec lui sans faire de confidences. Je le perdais au fil du
temps et j’en étais conscient. Néanmoins, nous vivions à des kilomètres l’un de l’autre et n’avions plus rien en commun.
Ce soir-là avait eu quelques inconvénients tels que le dîner avec ma mère mais il me marqua pour d’autres raisons plus importantes. Je préparais le canapé pour que Tiffany y passe la nuit lorsque
celle-ci sortit de la salle de bain accoutrée d’une robe noire très près du corps qui mettait en valeur sa silhouette svelte. Elle était maquillée et perchée sur ses talons hauts, magnifique. Je
lui lançais un regard interrogateur.
« Tu sors ? demandais-je en fronçant les sourcils.
- On sort, rectifia-t-elle avec un sourire malicieux.
- Ah bon ?
- C’est ton anniversaire, Math et cette journée était merdique. Ce soir, je t’emmène dans un de mes endroits préférés.
- Pas un resto j’espère ? Je pourrais plus rien avaler là …
- Mais non, pas un resto ! Allez, tu vas voir ! Vas te mettre sur ton 31, Claudia vient nous chercher dans dix minutes, dès qu’elle termine de travailler.
- Déjà ?! m’exclamais-je, peu enclin à sortir à une heure aussi tardive.
- Oui ! Allez, dépêche-toi ! Mets ton t-shirt noir avec un jeans noir … et ahem … une chemise blanche par-dessus … et tes Converses ! Ça te fera un look décontracté et classe à la fois.
- Oui maman …
- J’espère que tu me portes plus dans ton cœur que ta véritable mère, dit-elle d’un ton taquin.
- Mouais. » marmonnais-je tout en me rendant dans ma chambre pour changer mes vêtements.
Tiffany avait une énergie constante et ne semblais jamais vouloir succomber au sommeil à moins d’y être contrainte par son horaire (les jours où elle devait aller au collège le lendemain, par
exemple). Elle aimait sortir, rencontrer des gens et connaissait tous les coins branchés que notre banlieue possédait (j’avais d’ailleurs été persuadé qu’il n’y en avait pas tant notre coin était
paumé). Néanmoins, je n’avais pas ce point en commun avec elle. J’étais quelqu’un de relativement solitaire et je préférais rester dans mon coin de temps à autre. Moi qui avais prévu une soirée
tranquille devant un DVD, j’étais légèrement déconcerté, mais pas suffisamment pour lui refuser cette sortie qui semblait l’emballer plus que moi (à noter que ce devait être pour me faire plaisir
avant tout). Le temps de m’habiller et de m’asperger d’un peu de parfum, je rejoignis mon amie devant la porte d’entrée où elle attendait patiemment sa dulcinée. Celle-ci ne tarda pas et en moins
de deux, Tiffany m’entraînait à l’extérieur, me laissant à peine le temps de fermer à clé pour que nous montions dans le véhicule noir de Claudia. Nous roulions sur les paysages d’été que je
connaissais par cœur pour les avoir parcouru un milliers de fois avec elles. Les fenêtres étaient ouvertes et emplissais mes narines de l’odeur de l’extérieur, mélange de chaleur et de nature. La
route était tranquille, paisible. Il aurait été aisé de m’endormir mais bien vite, nous gagnâmes les rues animées du quartier gay de notre ville. Il semblait que ce coin ne connaissait pas la
nuit. Tout était sans cesse en mouvement, allumé de couleurs vives et de gens à la bonne humeur constante. On parlait et riait fort, on s’embrassait et on s’aimait à tous les coins. Vu de là, la
vie dans la peau d’un individu homosexuel semblait fabuleuse, plus agréable que toute autre. J’aimais me promener dans ce quartier. J’aimais la plénitude qui animait tous les gens qui se
trouvaient en ces lieux. J’aimais admirer la beauté de cet amour qui ne faisait pas office de tabou dans ce monde. Claudia gara sa voiture puis nous sortîmes arpenter les rues du quartier. Mes
deux amies ne manquaient aucune occasion pour s’embrasser goulûment, pour s’étreindre et se glisser des mots doux. Elles paraissaient libres, elles étaient belles l’une avec l’autre. Je ne me
sentais pas exclu malgré leur proximité amoureuse. Je me sentais presque privilège de pouvoir épier si librement leur intimité. Finalement, je ne regrettais pas de les avoir suivies. Je me
sentais bien ce soir-là et j’étais empli d’un sentiment étrange, comme si j’étais à ma place.
Nous nous rendîmes jusqu’à un bâtiment moins coloré ou nous dûmes monter quelques escalier pour accéder à l’endroit tant
prisé par Tiffany. Celle-ci paya les frais d’entrée et nous arrivâmes dans un lounge au décor très glamour. La lumière était tamisée, le plancher en céramique d’un noir corbeau et les murs d’une
teinte similaire. Seul le mobilier coloré de blanc et de rouge contrastait étrangement bien avec le tout. Il y avait un bar, une scène et beaucoup de gens installés aux différentes tables ou aux
canapés. Un serveur nous installa sur un canapé blanc fort confortable et nous apporta des menus. Tiffany, satisfaite par mon expression faciale plutôt enthousiaste, m’adressa un large
sourire :
« Tu ne regrettes pas d’être venu, hein ? s’exclama t’elle
- Pas du tout, lui avouais-je, c’est génial, Tiffa.
- C’est la deuxième fois qu’on vient ici, dit Claudia en détaillant l’endroit des yeux. Tu vas voir, il y a des danseurs fascinants ici.
- Des danseurs ? demandais-je, intrigué.
- Pas de strip-tease, marmonna Tiffany.
- C’est bon, je sais … Je veux seulement savoir quel genre de danse ils présentent …
- Un peu de tout, avoua Claudia, ça va de la danse sociale au hip hop.
- Tiens, justement, s’exclama Tiffany, je suis persuadée que tu n’as jamais vu deux danseuses de salsa comme elles ! »
Je tournais mon visage vers la scène où deux femmes, l’une habillée d’une courte robe rouge et l’autre d’un costard, entamaient une salsa sur une musique latine particulièrement rythmée. Elles
étaient en effet fascinantes. Le fait de voir deux personnes de même sexe faire de la danse sociale était certes étonnant mais ce n’était pas ce qui faisait le charme de ce numéro. Elles avaient
une grâce et une précision ahurissantes. J’avais dû mal à décoller mes yeux de la scène et une fois leur danse terminée, je me rendis compte qu’elles avaient plongé la salle dans une ambiance
torride.
« On pourrait danser comme elles ? demanda Tiffany à sa compagne.
- Désolée mon amour, on n’est pas assez souples pour ça …
- On pourrait prendre des cours !
- Manque de temps … et d’argent, répondit Claudia en affichant un air contrit.
- Bon, pas grave, on se contentera de notre danse à l’horizontal !
- Épargnez-moi cette image, dis-je en riant malgré moi.
- Désolée d’affliger ton pauvre petit esprit d’homosexuel. » ironisa Tiffany.
Mais je ne pus répondre quoi que ce soit bien que mon esprit soit gorgé de répliques cinglantes que je partageais chaque jour avec ma tendre amie. Je ne le pus car mon esprit fut complètement
captivé par le nouvel individu qui s’était approprié la scène. Je n’y avais pas trop prêté attention au commencement mais maintenant qu’une lumière crue découpait sa silhouette finement sculptée
à travers l’obscurité de la scène, mes yeux étaient détenus par sa beauté. Il effectuait une danse contemporaine sur une musique lente, émouvante. Son corps se pliait, s’allongeait, se courbait.
Il était souple, sublime. Sa peau était basanée de ce teint propre aux gens de l’Inde. Il avait des yeux d’un noir envoûtant et les cheveux de même couleur qu’il portait relativement courts.
J’étais fasciné et un désir ardent comparable à la chaleur du désert s’était emparé de mon corps. Je brûlais d’envie comme cela m’était rarement arrivé auparavant. J’avais le souffle coupé, les
mains moites. Je le voulais.
Tiffany et Claudia devaient s’amuser de mon envoûtement mais je n’y prêtais pas attention, je me délectais de ce numéro jusqu’à la disparition de son artiste qui m’apparut presque comme un
supplice. Je tentais vainement de me rafraîchir les idées.
« Deux limonades et un verre d’eau triple glaçons pour mon ami, il en a grand besoin, dit Tiffany au serveur qui s’était arrêté à notre table et que je n’avais pas remarqué.
- Je me suis laissé emporter, m’excusai-je d’un ton distant.
- La tension sexuelle était palpable, souffla Claudia.
- ‘Faudrait être deux pour qu’il y ait une tension sexuelle, murmurais-je.
- Il t’a regardé à quelques reprises, dit Tiffany, quand il n’était pas en train d’effectuer ses pirouettes. Tu devrais aller le voir.
- Où ?! demandai-je.
- Bah à la table là-bas. Il s’y est installé il y a quelques secondes mais t’avais encore les yeux bloqués sur scène. » se moqua Claudia.
Sans plus attendre, je me levais de ma place pour gagner la sienne. J’avais rarement fait preuve d’autant d’audace. Ce n’était tout simplement pas mon style de draguer les autres. Je me laissais
aborder la plupart du temps. Mais cette fois-ci, j’avais l’impression que le désir ardent que je ressentais agissait à ma place. Je me plaçais devant le danseur et plantais mes yeux dans les
siens.
« Tu permets ? » dis-je en empoignant doucement le dossier de la chaise qui était face à la sienne.
Il hocha la tête d’un mouvement déconcerté et détailla rapidement mon visage qu’il avait sans doute mal vu de la scène où il avait brillamment dansé (si seulement il m’avait regardé). Je m’assis
et lui adressais un bref sourire, un peu crispé. Je gardais mes mains croisées l’une dans l’autre de peur qu’il aperçoive les tremblements de celles-ci.
« Je m’appelle Mathéo Estbury, lui dis-je à voix basse afin qu’il approche son visage pour m’entendre, ce qu’il fît.
- Eddie Malik, répondit-il d’une voix un peu hésitante.
- Diminutif d’Edward ? demandais-je.
- Oui mais ça ne va qu’aux vampires, répondit-il en riant brièvement.
- Ce prénom te va à ravir, murmurais-je, incertain de ma technique de drague. »
Le regard sombre d’Edward se planta dans le mien, captivant et intimidant à la fois. J’avais à la fois l’envie de fuir ce
regard et l’envie de m’y noyer. C’était étrange comme sensation, mais grisant.
« Tu n’es pas habitué, hein ? me dit-il sur le ton d’une affirmation.
- Habitué à quoi ? demandais-je, un peu déconcerté.
- À aborder un mec et à la draguer … À mon avis, tu as pigé tes techniques dans la dernière production hollywoodienne à la sauce hétéro. »
Ma fierté en ayant pris un sacré coup, je m’apprêtais à me lever et à réintégrer le canapé où mes deux amies étaient installées mais la main du danseur se plaqua sur les miennes, m’imposant d’un
geste peu autoritaire de rester à ma place.
« Je ne voulais pas te vexer, s’excusa-t-il en affichant un air contrit. Pour être franc, je trouve cela attendrissant.
- …
- Ne sois pas intimidé maintenant, tu avais tout de même une belle assurance.
- J’ai l’impression de m’être pris un râteau monumental, marmonnais-je.
- Ce n’est pas le cas. Recommence si tu veux.
- D’accord, soufflais-je avec plus de détermination. Je m’appelle Mathéo Estbury.
- Eddie Malik.
- Diminutif d’Edward ?
- Oui mais ça ne va qu’aux vampires, répondit-il en riant à nouveau mais plutôt à cause de la répétition de la scène.
- C’est franchement moche comme prénom. »
Edward éclata de rire devant le peu de conviction affiché dans mes paroles. Je devais être mauvais acteur. Cependant, cela avait l’avantage de l’amuser, ce qui n’était pas pour me déplaire.
J’avais l’impression d’avancer un peu dans ma séduction, avec un rôle de maladroit touchant.
« Tu ne le penses pas, hein ? dit-il en riant encore malgré lui.
- Pas vraiment … J’adore ce prénom et non, je ne suis pas influencé par ce foutu phénomène Twilight. Tu portes mieux ce prénom que le vampire aux
cheveux gras.
- C’est plus flatteur que ta technique de drague précédente. Montre-toi tel que tu es vraiment, ça fait toute la différence.
- Je n’ai jamais prétendu être un expert … Je drague pas en général.
- Et qu’est-ce qui fait que ce soir tu te déroges à cette règle ?
- Je ne sais pas trop, mentis-je habilement, une envie de me dépasser et une certaine envie de te connaître.
- Tu ne m’as jamais vu avant ? me demanda-t-il comme si le contraire aurait été évident.
- Non … c’est impossible, je me serais rappelé de toi. »
Il me fixa un long moment comme pour peser la sincérité de mes dires puis sans que je ne m’y attende, sa main sa faufila sur ma cuisse, la caressa lentement sans que son regard ne me quitte. Il
était rapide, c’était le moins qu’on puisse dire mais je ne m’en plaignais pas. Seul le désir m’avait mené à cette table et c’est encore celui-ci qui propageait en moi une si grande chaleur. Je
retenais mon souffle puis tentais de ne pas avoir l’air déconcerté par un tel mouvement.
« C’est le stade deux, me murmura Edward, c’est le moment où je te confirme que je ressens pour toi la même attirance et où je te demande me parler de toi.
- De … de moi ? dis-je en bégayant malgré moi.
- Oui, de toi.
- J’ai tout juste seize ans … je suis calé en mathématiques … je suis vraiment nul côté social … j’ai pas énormément d’expérience … Je m’assume complètement en tant qu’homo … ma meilleure amie
est lesbienne … et j’adore te voir danser.
- Moi j’ai dix-sept ans, je suis calé en langues étrangères, j’ai un certain talent avec le côté social, je veux étudier la psycho plus tard. Je ne m’assume pas vraiment en tant qu’homo, à part
quand je suis dans ce quartier. J’aime la danse avant tout … et j’ai très envie de toi. »
Son désir devait être aussi ardent que le mien vu la lueur qui brûlait ses yeux. La cadence et la pression de sa main sur ma cuisse se firent plus fortes. J’avais envie d’agir, de faire de même,
mais je n’y arrivais pas. Quelque chose me bloquait, me nouait la gorge et me paralysait. C’était indicible. J’attendis qu’il me guide, qu’il s’empare de ma main et qu’il m’entraîne. Je ne sais
trop où d’ailleurs. Mon cœur battait à la chamade et mon sang semblait bouillir dans mes veines. Je pense qu’on se retrouva dans sa loge. Une fois la porte fermée derrière nous, nous laissâmes
libre cours à notre désir réciproque. Je m’emparais avec avidité de ses lèvres et serrait son corps au mien. Il nous fit basculer sur le canapé et on se déshabilla avec ardeur, dépensant jusqu’à
la plus petite once d’énergie contenue dans nos corps pour se faire l’amour. Ce fût l’un des ébats les plus brûlants et les plus éreintants que je connus …